OF TIME AND THE CITY : Le chef d'oeuvre de Terence Davies en DVD
SYNOPSIS
S'appuyant sur un montage d'images d'archives et de prises de vues actuelles, Terence Davies égraine les souvenirs du Liverpool qui l'a vu grandir, celui des années 40-50, remontant jusqu'à nos jours, s'attardant sur quelques-uns des principaux événements de l'histoire britannique récente et nous montrant les effets du passage du temps sur sa ville natale par le biais de commentaires entre poésie et ironie, mélancolie et colère.
FESTIVALS
Festival de Cannes 2008 (Sélection Officielle / Séance Spéciale)
- Sélectionné dans une cinquantaine de festivals internationaux (dont Toronto, San Sebastian, Edinburgh, Londres, Karlovy Vary, MOMA de New York )
PRESSE
TELERAMA
Qu'il filme ses souvenirs sous forme de fiction, comme dans Distant Voices et The long day closes ou ce faux documentaire sur Liverpool, Terence Davies - comme tous les grands cinéastes, en fait - ne parle que de lui. Il y a du Proust chez cet homme qui a l'art de faire resurgir le passé - le temps perdu - non pas d'une tasse de thé, mais de sa pellicule. Mais un Proust râleur, furibard, qui, de sa voix rocailleuse, pourfend les objets de sa haine.
La royauté britannique, pour commencer : cette grotesque queen et son pantin de mari. Le pape, ensuite, symbole de toutes les religions oppressives. Et Dieu, pour finir, ce Dieu bergmanien, tout en silence face aux détresses humaines, et ce Jésus aux yeux d'ange que le jeune Terence priait obstinément, mais en vain, pour le délivrer du double mal qu'il pressentait en lui : son goût pour les jeunes gens et sa passion pour le cinéma...
Mais, dès lors que cessent les imprécations du pamphlétaire, la tendresse l'emporte. Pour les autres. Tous les autres. Ces anonymes, ces invisibles qui ont tiré leur grandeur de leur humilité. Silhouettes retrouvées dans des actualités d'hier ou saisies au vol, aujourd'hui, dans les rues de Liverpool, qui flânent ou se pressent dans des lieux désolés que seul leur espoir rend beaux. Un livreur de lait au petit matin ; un gamin ébouriffé qui quitte le lit où dort encore son nounours ; une femme qui nettoie ses vitres, une autre qui lave son linge au lavoir : magnifiés par ces travellings et ces musiques qui les suivent (Liszt et Peggy Lee !), tous semblent soudain revivre...
C'est évidemment un passéiste, Terence Davies, et c'est parfois agaçant : le foot n'était bien que lorsque les joueurs ne levaient pas le poing en signe de victoire . Et le rock, c'était génial, jusqu'à ce que des minettes hystériques se pâment pour quatre garçons dans le vent... Qu'importe, puisque ce passé idéalisé ( le pays des joies d'autrefois, les routes où j'allais, content, et que je ne puis plus rejoindre ) rend féeriques et fascinants ces fragments de douleur, ces pépites de plaisir éphémère, arrachés au gouffre du temps.
Pierre Murat
LE MONDE
Le rideau rouge d'un vieux cinéma s'ouvre sur le générique de ce film en noir et blanc, au rythme du piano de Liszt. Enchaînement sur un défilé de fastueux bâtiments, au son des grandes pompes de Haendel. Cette ville honorée comme une cité antique, nous n'en sortirons pas, des premières images la montrant en 1800, du temps de sa splendeur, importante étape du commerce maritime, à celles dépeignant ses quartiers pauvres, immeubles démolis, taudis en béton, architectures arborant le '' génie du maussade '' .
Enrobé d'un lyrisme tour à tour mélancolique et narquois, ce documentaire est plus que le portrait de Liverpool décrépit au fil du temps. C'est en même temps l'autoportrait du cinéaste, qui y naquit en 1945, sa déclaration d'amour scandée d'un commentaire off, dit par lui-même. Un poème visuel et sonore enrichi de citations de Joyce ( '' Ce que vous êtes aujourd'hui, nous l'avons été jadis '' ), Tchekhov ( '' Les meilleurs moments passent sans laisser de traces '' ), Engels sur la pauvreté, et la chanteuse Peggy Lee en contrepoint ironique d'un travelling sur des immeubles ouvriers ( '' Notre véranda exigera une vue sur les verts pâturages '' ).
'' Où es-tu, ô le Liverpool que j'ai aimé ? Ô temps, ô moeurs... '' : à l'affût de son passé évanoui, des voix qui se sont tues, le réalisateur de Distant Voices, still Lives (1987) mêle l'histoire et l'évolution socio-économique, des souvenirs intimes et la mémoire collective, lieux vénérés ou abhorrés, le cinéma et la musique.
Plans volés d'aujourd'hui, chronologie en zigzag, images d'archives. Demeures victoriennes et enfants sur terrains vagues, statues de saints et églises sécularisées où l'on vient siroter des cocktails, terrains de football d'avant la perversion du sport par l'esprit mercantile, radio en Bakélite, belle époque des comédies musicales et mélos, femmes à la lessive, guerre de Corée et fièvre de crooners, fastueuses noces d'Elizabeth et cartes de rationnement, fin de l'Empire britannique et haine du rock'n'
roll, course hippique et marche orangiste, nouvelle station balnéaire, danse et roudoudous, éclosion des Beatles et '' notaires de province '' , chocolat chaud et tartines, rengaines aux paroles surannées...
UN UNIVERS QUASI DÉFUNT
En fin de flash-back, sur fond de ciel assombri, quelques vers de T. S. Eliot pour dire la nostalgie des femmes aimées : sa mère et ses soeurs. '' Bonsoir mesdames, bonsoir mes chères. Bonsoir. Bonsoir. Bonsoir. '' Cet hymne à un univers quasi défunt est hanté par l'enfance, la violence imposée aux démunis, aux soldats, l'amour du cinéma (glorieuse arrivée de Gregory Peck au Ritz Theatre), la mort des êtres chers et de ce qui nous berça jadis. Mais surtout, par l'empreinte de l'Eglise catholique et la répression du désir homosexuel, dont Terence Davis se sentit tôt l'otage.
L'esprit troublé, il grandit devant ces autels où il entend Satan lui murmurer : '' Je finirai bien par t'avoir ! '' Le voilà tremblant de la colère de Dieu alors qu'il ressent un émoi devant des corps d'hommes, tel Dirk Bogarde dans La Victime.
Tiraillé entre les règles d'une Eglise minoritaire et la loi qui condamne, il erre encore de sites à cantiques en salles où l'on projette Un amour pas comme les autres, Tout ce que le ciel permet. Jusqu'à s'en prendre à Pie XII, faire de l'humour noir sur le cardinal Heenan ( '' la Schiaparelli du Vatican '' ), un certain clergé ( '' Clitoris le Nième '' ), au prix d'un certain désespoir ( '' On a espéré le paradis, on a eu l'anus mundi '' ).
Plein de chair poétique, littéraire en diable, le texte est enflammé, acéré, ravageur, fervent, superbe, et son emballage musical au diapason, surfant des Hollies aux Spinners, de Mahler à Brahms. Of Time and the City oppose l'opulence de la monarchie aux malheurs du peuple, clame la douleur d'un garçon conditionné à se sentir pécheur. Avec une grandeur verbale qui n'est pas indigne de Shakespeare.
Jean-Luc Douin
LIBERATION
Si l'on voulait absolument faire contre mauvaise fortune bon coeur, on pourrait trouver dans la sombre crise économique mondiale qui s'installe le réconfort d'une petite lumière morale : le discours de la raison économique supérieure est en lambeaux. Appliqué au cinéma, ce discours qui a dominé les affaires du monde pendant vingt ans nous disait qu'il fallait conformer les films au Saint Marché. C'était comme un mouvement inéluctable et tous ceux qui refusaient d'emprunter ce sens unique de l'histoire ne pouvaient qu'appartenir à la marge, au folklore artiste, se condamnant progressivement à une mise hors jeu du système, une déconnexion des '' réalités économiques '' , voire aux pages cinéma de Libération ...
Une film comme Of Time and the City, de Terence Davies est de ceux qui disent merde, et merveilleusement merde à toutes ces idéologies de la servitude économique et particulièrement à celles qui voudraient maintenir le cinéma en esclavage. D'un détachement impavide à l'égard de logiques commerciales en ruine, il résonne du même coup comme un instrument foncièrement juste et synchrone avec l'air du temps.
Dévitalisation. Evocation nostalgique mais pas mélancolique de Liverpool, ville natale du cinéaste qui y vécut vingt huit ans, ce document qui joue avec les règles de son propre genre se définit aussi en sous-titre comme '' a love song and a eulogy '' (une chanson d'amour et une éloge funêbre). On aurait également pu dire poème, portrait de ville, rêve impressionniste ou confession. Parti à la recherche des souvenir fantômes de son enfance, puis de sa jeunesse qu'il confronte à un splendide stock d'images et de sons d'époque, Terence Davies procède avec une espèce de simplicité et de grandeur artisanales, élaborant un film très simple dans son principe mais qui ouvre toute sa place au sensible. Noyau cardinal, le sensible s'entend ici dans toutes ses dimensions : l'affectif, bien sûr, mais aussi l'humour, la révolte, le mysticisme ou la sexualité. Sans oublier la musique, l'auteur de l'inoubliable Distant Voices, Still Lives, renouant ici avec les sortlèges qui en font un véritable cinéaste compositeur, un artiste de l'oreille, du morceau et de la partition. Le mouvement principal dont témoigne l'auteur à propos de sa ville adorée, c'est que si le passage des temps modernes (de l'après guerre aux années 2000) sur Liverpool a été particulièrement spectaculaire et destructeur, ce n'est pas tant sur les décors et les paysages, en effet balayés et remplacés, que sur les peuples de la ville, les corps et les visages. Of Time and The City enregistre tout autant la dévitalisation populaire de la ville que le rapport transformé de tous ses habitants au monde et à la vie. Hors du champ de la vision mais pas de l'audition, c'est toute la Grande-Bretagne de cette période qui sourd aussi d'une bande-son aussi riche en extraits de musique qu'en stock-shot BBC.
Elixir. A peine masqué derrière l'élégie urbaine et la conscience politique, un chant personnel délivre de surcroît ses stances régulières. Comment le pieux enfant Davies est-il devenu ce voyeur impénitent ? Comment l'adolescent vire t-il athée ? Comment le cinéaste mûr joue t-il désormais à blasphémer ? Glissant sans cesse du solennel au joyeux, de l'émouvant au comique, Davies dessine en filigrane à son tableau tout un itinéraire intime, dans une sorte d'exercice de sincérité à la fois profond et léger, d'autant plus bienvenu et réconfortant que les nouvelles de ce cinéaste ont toujours été trop rares.
D'une certaine façon, avec les images d'archives, le montage, la voix off et le bouquet très métissé des citations (de la Bible à Peggy Lee ou T.S. Eliot), Davies forge un cinéma de la mémoire sensorielle qui est une sorte de travail symétrique à celui du forgeron Godard lorsqu'il s'emploie à inventer un cinéma de la mémoire historique. Biographie jusqu'à l'introspection, Of Time and the City décante ainsi progressivement une formule vraiment originale d'auto-document, un élixir très britannique de cinéma musical et proustien. Olivier Séguret